LES DRISHTIS
- Carolus Marbachus
- il y a 1 jour
- 4 min de lecture
Avant de commencer, c'est quoi un drishti ?
Drishti signifie littéralement quelque chose comme « regard », « vision » ou « point de vue». Dans la pratique du yoga, le terme est notamment utilisé pour parler de la manière dont on dirige son regard.
En Ashtanga, cette notion est particulièrement structurée : à chaque posture est associée à un point de regard. Le bout du nez (nasagrai), les pouces (angustha), les mains (hastagrai), le troisième œil (bhrumadhya), les orteils (padayoragrai), le côté…
Voici par exemple un extrait de la fiche d'ashtanga que j'ai créé ( dispo ici) . Les petits points de couleur sont les drishtis.


Le drishti fait partie intégrante de la pratique d’ashtanga.
APPARTÉ SUR LES DRISHTIS DANS LES DIFFERENTES TRADITIONS DE YOGA :
Hatha Yoga traditionnel : on trouve bien des pratiques liées au regard, comme Shambhavi mudrā, et les pratiques de concentration (dharana ). Le cas le plus connu est Trataka, qui consiste à fixer un objet ou une flamme.
Hatha Yoga moderne : certaines écoles utilisent aussi des directions du regard dans les asanas, mais il n'existe pas forcément un système aussi standardisé de drishtis que dans l'Ashtanga.
Vinyasa : le professeur peut dire « regard vers les pouces », « regard devant », « regarde vers le ciel », etc., mais c'est souvent une consigne biomécanique ou pédagogique ponctuelle, plutôt qu'un système de drishti suivi pendant toute la pratique.
Il est dans tous les cas associé à la concentration et au retrait de l'attention des distractions extérieures.
👀 Mais, pourquoi regarde-t-on où l’on regarde ? Comment sait-on quel est le bon drishti ?
En ashtanga, si on veut respecter la méthode, alors il faut les apprendre par cœur. Je vous rassure, il y a quand même une logique et des drishtis qui reviennent souvent ( le bout du nez ou les orteils dans les flexions avant, les pouces quand les bras sont levés, etc.).
Oui, j’ai dit «ou» car parfois, selon les professeurs, les époques, on trouve des différences. Selon moi, rien de grave. L’important c’est de fixer son regard, travailler sa concentration et ne pas se déconcentrer en regardant à droite ou à gauche.
D’ailleurs, l’autre jour, en Dhanurasana, puis en Ustrasana (2eme série d'ashtanga) , j'ai volontairement porté mon regard vers le troisième œil, entre les sourcils. Et pas vers le bout du nez, comme le veut traditionnellement le drishti de ces postures en Ashtanga. Attention, c'est vraiment pas photogénique cette affaire ! 😂

Dhanurasana, posture de l'arc

Ustrasana, le chameau
J’ai essayé car je me suis demandé si la direction du regard pouvait avoir une influence sur notre façon d'organiser le corps dans une posture. Est-ce que cela peut modifier notre équilibre, notre tonus, notre respiration, notre perception de la posture… voire notre amplitude ?
J’avais déjà remarqué que dans les flexions arrières, si je cherchais le sol du regard ( ou entre les sourcils si le sol est trop loin), je descendais un peu plus bas.
Nos yeux ne servent pas seulement à voir.
C'est là que les choses deviennent intéressantes 🤓.
Notre système visuel travaille en permanence avec d'autres systèmes sensoriels : le vestibulaire, la proprioception, le toucher…
En permanence, notre cerveau reçoit des informations qui lui permettent de déterminer :où je suis, comment je bouge et comment mon corps est orienté dans l'espace.
La vision constitue une information importante pour notre équilibre et notre contrôle postural.
😵💫 Essayez donc une posture d’équilibre sur un pied en bougeant le regard, ou même en fermant les yeux, vous verrez!
Et les sportifs qui travaillent beaucoup les rotations et les changements d'orientation (comme les gymnastes) développent notamment des capacités particulières de stabilisation du regard et d'intégration des informations visuelles et vestibulaires.
Alors forcément, je me suis demandé : et si le drishti avait aussi une influence sur notre organisation corporelle ? Et si les anciens yogis avaient déjà mis le doigt sur quelque chose, prouvé aujourd’hui par les neurosciences ?
Parce qu'on entend beaucoup de choses sur les « neuro drills »
En cherchant autour de cette question, je suis tombée sur tout un univers d'exercices visuels: fixation d'un point, mouvements des yeux, mouvements de la tête en gardant une cible, travail de la vision périphérique, convergence…

Certains sont utilisés dans des contextes très sérieux de rééducation ou d'entraînement sensorimoteur. Et puis on rencontre aussi beaucoup d'affirmations beaucoup plus ambitieuses :
« Regarde ici et tu actives telle zone du cerveau. »
« Fais ce mouvement avec les yeux et ton système nerveux se détend. »
« Ton amplitude augmente immédiatement. »
Le fait que les yeux, le cerveau, l'équilibre et le mouvement soient intimement liés est bien réel . Je trouve le sujet passionnant, mais je préfère rester prudente, et ne rien extrapoler.
Finalement, avons-nous besoin de savoir à quoi sert tout ce que nous faisons ?
Neurosciences, système vestibulaire, mouvements oculaires, neuro-drills, activation de telle zone du cerveau…🥱🥱🥱 je me suis retrouvée dans un immense terrier de lapin, et je me suis rendu compte que je n’avais pas forcément envie de connaître les réponses.
Parce qu'on vit déjà dans un monde où tout doit être utile.
Notre sport doit nous rendre plus fort. Notre alimentation doit optimiser notre santé. Notre sommeil doit être optimisé. Notre méditation doit réduire notre stress. Notre yoga doit nous rendre plus souple, plus mobile, plus fort, plus calme, plus performant…
J'aime bien l'idée d'un yoga qu'on pratique sans chercher toujours plus, plus de compréhension, plus de souplesse, plus de renforcement, plus d'arguments marketing pour vous faire venir en cours.
Le yoga est une pratique qui se suffit à elle-même. Et tout a déjà été inventé (ou largement suffisamment pour pratiquer toute sa vie !) Comme disait ma prof, le yoga sert à nous déconditionner.
C'est un espace pour s'échapper, se libérer des injonctions. C’est comme un refuge.
Alors oui, on peut continuer à chercher ce que les drishtis peuvent nous apprendre sur le regard, le corps et le mouvement.
Mais je crois que je veux garder une place pour ce qui ne sert à rien 🌸
Pour ce qui n'a pas besoin d'être expliqué. Pour une pratique qui ne cherche pas toujours à nous rendre plus quelque chose.
Le yoga peut parfaitement être un lieu où l'on se challenge, où l'on explore ses limites, où on évolue. C’est tout naturel de vouloir progresser… mais pouvons-nous le faire sans transformer chaque expérience en outil d'optimisation ?



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